Depuis sa création, il y a 150 ans, le chef-d'œuvre de Bizet a porté les amours de Carmen jusqu'aux confins du monde. Magnifié par une musique inoubliable, son fascinant et dangereux destin ne cesse d'inspirer les artistes.
Quelle est cette femme qui fut capable d'embraser l'esprit de Nietzsche et qui ne cesse d'imposer son insolence sur les scènes lyriques ? Qui est ce personnage que toutes les mezzo-soprano rêvent d'incarner, tant son parcours vocal et dramatique — du triomphe à la mort — répand des accents flamboyants à la fois nobles et sulfureux ?
C'est Carmen, imaginée par Prosper Mérimée et magnifiée en 1875 à l'Opéra Comique de Paris par le jeune compositeur Georges Bizet. Celui-ci mourut trois mois plus tard. Marginale, provocatrice, fataliste, courageuse, moqueuse — Carmen est une icône, celle d'une liberté exaspérant l'ordre établi.
Carmen fait son entrée en 1875 à l'opéra comique. L'accueil est mitigé : les valeurs bourgeoises d'une bonne partie du public et de la presse étaient mises à mal par l'audace, l'intrigue, l'impudeur de ce protagoniste qui finit assassinée sur scène par son amant.
Marginale, provocatrice, fataliste et toujours libre — ces quatre facettes sont les caractéristiques de cette femme éternelle.
« L'amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser. »Acte I, scène 5
En cette seconde moitié du XIXe siècle, la mode est à l'exotisme et au régionalisme. Au sein de cet univers de pureté fantasmée, les bohémiens sont à part. Jamais asservie, la bohémienne dérange par son irréductibilité, sa volonté d'échapper à l'embrigadement.
Carmen, imaginée par Prosper Mérimée, ajoute à sa marginalité bohémienne celle d'un âpre banditisme. Elle mobilise son intelligence, son instinct, sa débrouillardise dans un monde hostile. Tantôt par la séduction, tantôt par l'ironie, tantôt par une exaspération contre les règles sociales, Carmen vit — et séduit.
De son corps, sa seule fortune, elle a su faire une arme de provocation massive. Carmen s'est imposée auprès des chorégraphes. Roland Petit et Zizi Jeanmaire lui doivent en 1949 leurs premiers succès. C'est elle qui inspire le flamenco incandescent d'Antonio Gades. Filmée en 1983 par Carlos Saura, Carmen fera le tour du Monde, érigée en symbole de la libération de la femme.
Sa dimension tragique, si puissamment exprimée par le génie de Bizet, place Carmen au firmament de l'art lyrique. Son ciel de bohémienne est habité par un fatum bien hérité de la tragédie antique. Face à lui, on ne peut composer, on ne peut rien, on ne peut fuir.
Si un mot est associé à Carmen, c'est bien celui de la liberté. Quoiqu'il lui en coûte, elle chérit son indépendance plus que tout, plus que la vie elle-même.
Libre, elle est née. Libre, elle mourra.
Sans véritables attaches, elle n'a ni père à venger comme Électre, ni frère à honorer comme Antigone. Elle ne défend d'autre cause que la sienne — mais peut-être celle de toutes les femmes ?