Planche  ·  Société & Humanité

La Fausse Lumière

De la soif d'ivresse à la chandelle qui consume ce qu'elle éclaire.

Il y a une question que Baudelaire avait posée bien avant nous, et à laquelle nos époques successives n'ont jamais vraiment répondu :

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise.
Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris

Mes sœurs,

Ce texte date de 1869. Et pourtant, il pourrait avoir été écrit ce matin. Baudelaire ne parle pas de faiblesse. Il parle d'une nécessité. Il dit que l'ivresse n'est pas un vice : c'est une réponse. Une réponse à quelque chose de réel, le poids du temps, la dureté du monde, la solitude qui s'installe quand personne ne vous voit vraiment.

C'est précisément cette question du pourquoi on se drogue, pas du comment ni du combien, qui m'a longtemps habitée. J'ai lu, écouté, rencontré. Et ce que j'ai trouvé, au bout de ce chemin, ressemble moins à une réponse qu'à un miroir.

I. Le monde tel qu'il est

Commençons par les faits, parce que les faits aussi ont une âme.

En France, on comptait 600 000 consommateurs réguliers de cocaïne en 2022. Ce chiffre a doublé en trois ans. Plus d'un million de personnes déclarent en consommer quotidiennement. La cocaïne circule désormais dans tous les milieux sociaux, dans toutes les régions, y compris rurales. Elle se commande par messagerie instantanée en quelques clics, livrée à domicile comme n'importe quelle commande ordinaire.

Il y a vingt ans, la drogue était un ailleurs. Un monde souterrain, des zones d'ombre, des marges. Aujourd'hui, elle est au centre. Les addictologues le disent sans détour : le geste est tellement banalisé qu'il a perdu, pour beaucoup de Français, toute dimension transgressive.

La drogue n'est plus une anomalie de notre société.

Elle en est un symptôme.

Cette phrase mérite qu'on s'y arrête. Un symptôme n'est pas une cause, c'est un signal. Il dit que quelque chose, en dessous, ne va pas. Il appelle non pas à supprimer le signe, mais à comprendre ce qu'il exprime.

Alors, qu'exprime-t-il ?

Permettez-moi de vous présenter trois êtres dont j'ai recueilli les témoignages. Trois êtres ordinaires, que je ne veux pas réduire à des cas cliniques ni à des statistiques, et dont les voix m'ont appris, mieux que tous les traités, ce que cherche vraiment celui qui se drogue.

Le premier, appelons-le Gabriel. Trente ans. Des années de cocaïne dans les milieux festifs. Enfant maltraité, jamais validé, il cherchait à exister socialement. Avec la cocaïne, dit-il,

« j'étais le mec qui assure. »

Les produits lui permettaient de jouer un rôle que sa nature profonde ne lui imposait pas : être extraverti, plaire, tenir le rythme. La drogue, pour lui, n'était pas un plaisir. C'était une armure.

La deuxième, appelons-la Angèle. Quarante ans. Petite fille battue et abusée, elle a trouvé dans les substances une anesthésie. Douze grammes de cannabis par jour, vingt-cinq à trente joints.

« Je fumais pour être stone, pour oublier. Pour être camée, ça permet aussi au corps de supporter les agressions. »

La drogue, pour elle, n'était pas une fuite. C'était une survie.

Le troisième, appelons-le Pierre. Soixante ans. Dix ans d'héroïne, puis trente ans d'abstinence. La première fois, il cherchait la plénitude, une bulle protectrice dans laquelle le monde ne pourrait plus l'atteindre. La drogue, pour lui, n'était pas un vice. C'était un refuge.

Trois êtres. Trois blessures différentes. Et la même quête, au fond : tenir debout dans un monde qui ne leur avait pas fait de cadeau. Hemingway, que l'on ne soupçonnera pas de sensiblerie, l'avait dit avec la brutalité simple qui était la sienne :

Le monde brise tout le monde, et certains deviennent forts aux endroits brisés.
Ernest Hemingway, L'Adieu aux armes

Gabriel. Angèle. Pierre. Trois brisures. Trois tentatives maladroites de se reconstruire seuls, avec ce qui était à portée de main. On ne les condamne pas. On les reconnaît.

II. Ce que l'on cherche vraiment

Que cherche-t-on, au fond, quand on se drogue ?

La réponse commode serait : le plaisir, l'évasion, le manque de volonté. Mais ces réponses-là nous arrangent trop facilement. Elles nous permettent de rester à bonne distance du problème, et des personnes.

La réponse plus juste, plus difficile, est celle-ci : on cherche de la lumière.

On cherche à s'allumer. À se sentir vivant, puissant, relié, apaisé, libre. On cherche à combler un vide que la vie ordinaire ne parvient pas à remplir. On cherche à s'échapper, non pas de soi-même, mais d'une douleur que l'on n'a pas les mots pour nommer.

Les spécialistes des addictions le confirment : nos sociétés contemporaines sont soumises à une injonction de performance permanente. Il faut être disponible, réactif, toujours plus efficace, toujours plus présent. Les stupéfiants permettent de tenir ce rythme insensé. Et peu à peu, quand l'organisme ne peut plus suivre sans eux, la dépendance s'installe.

Car les produits ne tiennent pas leur promesse. Ils promettent la lumière. Ils livrent une lumière artificielle, qui brûle vite et laisse derrière elle une obscurité plus profonde qu'avant.

C'est là le paradoxe cruel de toute addiction : la drogue commence par sembler être une solution. Elle finit par être le problème lui-même.

Voilà la fausse lumière.

Elle ressemble à l'aube. Elle brille d'un éclat intense, presque insupportable.
Mais ce n'est pas le soleil qui se lève.
C'est une chandelle qui consume ce qu'elle éclaire.

Notre époque est puissamment addictive, non seulement à cause des substances, mais parce qu'elle fabrique sans cesse de nouveaux manques. Elle nous somme de nous créer nous-mêmes, de nous dépasser, de nous réinventer, comme si chacun pouvait être le dieu de sa propre existence. Mais cette injonction-là est épuisante. Elle est, en vérité, impossible. Et quand on échoue à être ce dieu qu'on nous demande d'être, on cherche une béquille. On cherche quelque chose qui dira au corps : tu es assez. Tu peux souffler. Tu existes.

III. Ce que nous, nous pouvons faire

Pierre, après trente ans d'abstinence, dit quelque chose de bouleversant :

« Il reste toujours un noyau, une part de liberté. Certes, elle est diminuée par l'addiction, et pourtant, c'est elle qui va servir d'appui pour sortir de la drogue. »

Ce noyau. Cette phrase m'a arrêtée longtemps. Parce qu'elle dit exactement le contraire de ce que notre époque croit de ceux qui sont tombés. Elle dit qu'il n'y a pas de nuit si profonde qu'elle ne garde, quelque part, une braise. Camus, lui qui avait regardé l'absurde en face sans jamais désespérer, avait trouvé les mots justes :

Au milieu de l'hiver, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi un été invincible.
Albert Camus

C'est cet été invincible que Pierre a fini par retrouver. Et ce qui l'y a conduit, ce n'est pas la volonté solitaire. C'est un cercle humain. Un espace de parole sans hiérarchie ni jugement, où l'on partage son expérience de vie, où l'on fait savoir que l'on comprend, où l'on encourage la paix intérieure. Ces liens reconstruits ne ressemblent-ils pas, en creux, à ce que nous essayons de faire, chaque fois que nous nous réunissons ?

La drogue, dans sa tragédie, désigne quelque chose que nous connaissons bien : la soif de lien. Angèle consommait seule pour ne plus sentir l'absence de ses parents. Gabriel se droguait en groupe pour être enfin quelqu'un aux yeux des autres. Pierre cherchait une bulle dans laquelle le monde ne pourrait plus l'atteindre.

Trois solitudes. Trois façons de manquer de fraternité.

Saint-Exupéry, que nous convoquons souvent entre ces colonnes, avait résumé cela avec une clarté qui me touche chaque fois :

Il n'est qu'un luxe véritable, et c'est celui des relations humaines.
Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes

Un luxe. Le mot est fort, et il est juste. Parce que ce luxe-là, précisément, manque à ceux qui se perdent dans l'addiction. Non par manque de volonté, mais par manque de lien. Et c'est là que notre rôle commence.

Notre travail, en loge, n'est pas de soigner les addictions. Nous ne sommes ni médecins, ni thérapeutes. Mais notre travail est, depuis toujours, de regarder le monde avec les yeux du cœur. Et les yeux du cœur, quand ils se posent sur la question de la drogue, ne voient pas des déviants ou des faibles. Ils voient des êtres humains qui ont eu soif : soif de lumière, soif de paix, soif de lien, et qui ont bu à une source empoisonnée parce qu'aucune autre n'était à portée de main.

Que pouvons-nous faire, concrètement ? Trois chemins s'ouvrent.

D'abord, ne pas stigmatiser. La honte est le pire ennemi de la guérison. Enfermer les personnes dépendantes dans le mépris social, c'est leur ôter la dignité, et avec elle la possibilité même de se soigner.

Ensuite, cultiver le lien. Pierre s'en est sorti grâce à un cercle humain. Angèle avance entourée. Gabriel a brisé son isolement le jour où il a osé dire la vérité à ses proches. Le lien ne guérit pas tout. Mais sans lui, rien ne guérit vraiment.

Enfin, interroger notre société, et nous interroger nous-mêmes. Si la drogue est un symptôme, alors la question n'est pas seulement : comment en sortir ? Elle est aussi : comment construire un monde dans lequel on n'aurait pas autant besoin d'y entrer ? Un monde qui autorise la faiblesse, qui accueille la vulnérabilité, qui ne confonde pas la vitesse avec la valeur ni la performance avec la dignité ?

Mes sœurs, je terminerai par cette image.

La drogue promet de l'aube. Elle promet ce frisson que connaissent ceux qui ont vu le soleil se lever sur une montagne, sur un océan, sur un jardin endormi. Cette sensation d'être vivants, pleinement, pour la première fois. Elle promet l'éveil.

Mais l'éveil véritable, nous le savons, ne s'achète pas. Il se cherche. Il se travaille. Il se partage.

Ce que Gabriel, Angèle et Pierre ont finalement trouvé au bout de leur chemin, ce n'est pas un produit. C'est un regard qui ne les jugeait pas. C'est une main tendue. C'est la découverte, lente et précieuse, qu'ils n'avaient pas à porter leur manque seuls.

N'est-ce pas là, peut-être, notre plus ancienne vocation ?

Non pas donner la lumière, car personne ne peut la donner à la place de l'autre. Mais rester présentes, ensemble, pour que celui qui cherche sache qu'il n'est pas seul dans l'obscurité.

Est-ce que nous y parvenons, dans le monde que nous habitons ?
Est-ce que nous y parvenons, nous, ici, entre ces colonnes ?

J'ai dit.

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