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Planche · Symbole & Vie

Tutoyer le ciel
avec Gaudí

Antoni Gaudí, bâtisseur — l'humilité de la pierre et la patience de la lumière

Mes sœurs,

Il y a, à Barcelone, une pierre qui monte vers le ciel depuis cent quarante-quatre ans. Des échafaudages s'accrochent encore à ses parois, des grues tournent au-dessus d'elle comme des oiseaux patients, et pourtant, depuis quelques semaines à peine, sa plus haute tour s'élève désormais à cent soixante-douze mètres et demi. Le jour, la blancheur de sa croix tranche avec le bleu vif du ciel catalan. La nuit, elle rayonne comme un phare.

On l'appelle la Sagrada Familia. Et l'homme qui l'a rêvée, Antoni Gaudí, n'en a jamais vu l'achèvement. Il est mort en 1926, renversé par un tramway, vêtu si pauvrement qu'on le prit d'abord pour un mendiant.

Cette planche explore trois questions. Comment un homme accepte-t-il de commencer une œuvre qu'il sait ne jamais pouvoir finir ? Que nous apprend celui qui prit la nature pour seule maîtresse ? Et que reste-t-il, pour nous qui taillons la pierre symbolique, de ce bâtisseur qui voulut tutoyer le ciel sans jamais offenser Dieu ?

ILe grain qui accepte de ne pas voir la moisson

Gaudí, dit-on, voulait battre le record des bâtisseurs de Saint-Pierre de Rome et de Notre-Dame de Paris. Ambition démesurée. Mais ce même homme veilla à ce que sa tour s'arrête cinquante centimètres en dessous de la colline voisine de Montjuïc, car « l'œuvre de l'homme ne doit pas dépasser celle de Dieu ».

Voilà l'étrange alliage : une ambition qui touche les nuages, et une humilité qui se mesure à une colline.

Conscient qu'il faudrait plusieurs générations pour achever son temple, Gaudí prit soin de s'entourer de jeunes collaborateurs. Il semait pour des mains qu'il ne connaîtrait pas. Quand on lui reprochait la lenteur du chantier, il répondait, paisible : « Mon client n'est pas pressé. »

Mes sœurs, n'est-ce pas là le grain de blé dont nous parlons si souvent ? Celui qui doit pourrir dans la terre obscure pour qu'une moisson lève, une moisson qu'il ne verra jamais. Gaudí a posé sa pierre en sachant qu'elle ne serait qu'une assise. Il a travaillé pour un Orient qu'il ne devait pas atteindre de son vivant.

Combien d'entre nous acceptent de bâtir ainsi ? Nous voulons voir nos œuvres achevées, nos efforts récompensés, nos temples coiffés de leur dernière tour. Gaudí nous enseigne une patience plus haute : celle qui consent à n'être qu'un maillon. La chaîne d'union ne se déploie pas seulement dans l'espace, entre les mains qui se tiennent. Elle se déploie aussi dans le temps, entre les générations qui se passent la truelle.

IILa nature pour seule maîtresse

Gaudí souffrait depuis l'enfance de graves rhumatismes. Enfant empêché de courir, il passa de longues heures, immobile, à observer la campagne catalane. Et c'est là, dans cette contrainte, qu'il puisa toute sa science.

Car il refusait de bâtir sur des projections imaginaires ou de simples combinaisons de chiffres. « L'architecte doit baser sa pratique sur la nature, car elle seule traduit la puissance créatrice de Dieu. » Aussi privilégiait-il « les lignes courbes, omniprésentes dans la nature, aux lignes droites, fruits de l'esprit humain ».

Entrez dans la nef de la Sagrada Familia : une forêt semble y avoir poussé. Des colonnes arborescentes se subdivisent en branches, exactement comme un arbre répartit son tronc pour tenir debout. Gaudí a regardé l'arbre, et l'arbre lui a donné la clé. Pour calculer ses voûtes, il suspendait des maquettes à l'envers, lestées de petits sacs de plomb : la chaînette qui pend dessine, retournée, l'arc le plus solide. La pesanteur elle-même devenait son architecte.

Voyez la leçon, mes sœurs. L'homme qui croit tout savoir trace des lignes droites, propres, raides, orgueilleuses. Celui qui sait écouter laisse la courbe venir, parce que la courbe est vivante, parce qu'elle est la signature du Grand Architecte de l'Univers dans chaque coquillage, chaque branche, chaque vague.

Notre travail en loge n'est pas différent. Nous ne plaquons pas sur le monde nos idées toutes faites. Nous observons. Nous écoutons le réel avant de prétendre le corriger. La règle et le compas ne servent pas à imposer une forme à la matière ; ils servent à découvrir la forme que la matière portait déjà en elle.

Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n'y a plus rien à ajouter, mais quand il n'y a plus rien à retrancher.Saint-Exupéry · Terre des hommes

Gaudí n'ajoutait pas des formes à la nature. Il retranchait tout ce qui n'était pas elle.

IIILe catéchisme de pierre et de verre

Sa cathédrale, Gaudí l'appelait « le temple des pauvres ». Il la voulut comme un « catéchisme de pierre et de verre » : chaque détail y parle, chaque colonne enseigne, douze clochers s'y dressent comme les douze apôtres.

Et puis il y a la lumière. Dans la nef, les colonnes-arbres sont « baignées de lumière naturelle et éclaboussées par les taches de couleur des vitraux ». La pierre froide se met à vibrer de bleu, d'or, de rouge. Le minéral devient prière.

Gaudí n'était pas, au départ, un homme de grande foi. Formé à une époque de scepticisme, il vit d'abord la Sagrada Familia comme un défi professionnel. Mais à mesure qu'il s'y plongea, l'œuvre le transforma. « C'est l'édifice qui l'a absorbé et façonné », dit l'un de ceux qui poursuivent aujourd'hui son chantier. Il passa les douze dernières années de sa vie sur place, dormant dans son atelier encombré d'esquisses, menant la vie ascétique d'un moine.

Voilà peut-être le plus beau, mes sœurs. Gaudí croyait construire un temple. C'est le temple qui l'a construit, lui. Il taillait la pierre, et la pierre, en retour, le taillait. N'est-ce pas exactement ce que nous vivons ? Nous croyons travailler sur notre pierre brute, mais c'est elle qui nous travaille. Nous croyons élever un édifice intérieur, mais c'est l'édifice qui patiemment nous élève.

La lumière qui traverse les vitraux ne vient pas de la pierre. Elle vient d'ailleurs, du dehors, du haut. La pierre ne fait que l'accueillir, et se laisser traverser. Peut-être notre tâche n'est-elle pas de produire la lumière (nous en serions bien incapables), mais de devenir assez transparentes pour la laisser passer.

L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité.Simone Weil · lettre à Joë Bousquet, 1942

Voilà peut-être le premier geste du tailleur de pierre : non pas frapper, mais regarder. Devenir attentif. Gaudí a passé son enfance immobile à regarder. C'est de ce regard, et non de sa force, qu'est née la forêt de colonnes.

IVL'œuvre qu'on lègue ouverte

Gaudí est mort sans voir sa tour. Et même aujourd'hui, son œuvre n'est pas finie : il reste à bâtir une chapelle, un baptistère, un cloître. Le temple le plus haut du monde est aussi le plus inachevé.

Longtemps, m'a-t-on rapporté, la Sagrada Familia ne fut pas appréciée à sa juste valeur. Il a fallu du temps. Il a fallu des générations de tailleurs anonymes, de mains qui se relayaient sans jamais voir le bout.

Et je me demande, mes sœurs : qu'avons-nous en commun avec cet homme courbé sur ses maquettes inversées, ce moine architecte détaché des biens et indifférent aux honneurs ? Peut-être ceci : la certitude que l'inachèvement n'est pas un échec. Que le plus beau temple est celui qu'on lègue ouvert, avec des échafaudages encore accrochés, pour que d'autres y montent après nous.

Gaudí voulait tutoyer le ciel. Mais on ne tutoie pas le ciel en montant plus haut que la colline. On le tutoie en consentant à ne jamais l'atteindre seul, et en laissant la lumière, qu'on ne possède pas, traverser la pierre qu'on a, humblement, taillée pour elle.

J'ai dit.

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