Planche · Symbole & Vie

L’Habitabilité,
ou la valeur qui manque

Planche inspirée de Liberté, dignité, habitabilité de Baptiste Morizot et Laurent Neyret

La Rose du Renard

Vénérable Maîtresse, et vous toutes mes sœurs en vos grades et qualités,

Inspirez.

Là, maintenant, pendant que je parle. L'oxygène qui vient d'entrer dans vos poumons n'est pas tombé du ciel. Il a été expiré, molécule par molécule, par une forêt, une algue, un phytoplancton dérivant quelque part dans l'océan. Ce qui vous donne la vie en cet instant précis a été fabriqué par un être vivant qui n'est pas vous. Nous respirons le travail des autres. Nous vivons d'un don que nous ne voyons plus.

C'est de ce don invisible que je voudrais vous parler ce soir, et du mot qui le nomme. Ce mot, deux auteurs, un philosophe et un juriste, viennent de le poser au centre du siècle : l'habitabilité. Cette planche explorera trois questions. D'abord : qu'est-ce qui rend le monde habitable, et par qui ? Ensuite : pourquoi nos lois, si nombreuses, échouent-elles à protéger ce qui nous fait vivre ? Enfin : que peut nous enseigner, à nous franc-maçonnes, cette valeur qui cherche encore son nom dans le marbre du droit ?

ILa demeure que nous n'avons pas bâtie

Quand nous entendons le mot « habitable », nous pensons à une maison. À des murs, un toit, une porte. Le bâti est passif, donné, fini. Et surtout, il est l'œuvre exclusive de mains humaines : sans nous, il ne serait pas.

Or c'est exactement l'inverse qui est vrai du monde. La Terre n'est pas habitable par nature : elle est rendue habitable, à chaque instant, par la vie elle-même. C'est l'activité des forêts, des océans, du plancton qui règle le climat. C'est le grouillement invisible de milliards de bactéries, de champignons, de vers de terre qui fait qu'un champ est un champ, et non une poussière inerte. Le mètre de sol fertile sous nos pieds est une construction biologique, une œuvre lente de quatre milliards d'années. Nous croyons être les bâtisseurs du monde. Nous n'en sommes que les héritières, et les colocataires.

Morizot et Neyret proposent une image que je ne peux m'empêcher de vous offrir, car elle parle à toute initiée : celle de l'oasis. Une oasis naît d'une résurgence d'eau ; une condition physique fournit l'amorce. Mais dès qu'elle paraît, c'est la vie qui construit tout le reste : le sol, l'ombre, l'humus, l'humidité qui maintient le bosquet. Dans une oasis, c'est l'action de la vie qui transforme une flaque en monde.

Une flaque en monde. N'est-ce pas là, mes sœurs, le travail même de l'initiation ? On nous donne une amorce : un rituel, un temple, quelques symboles. Et c'est notre activité commune, patiente, interdépendante, qui transforme cette amorce en un lieu habitable pour l'esprit.

IILe mot qui manque

Alors pourquoi, si tout cela est vrai, notre droit échoue-t-il à protéger le vivant ? Il existe pourtant des milliers de textes, des chartes, des traités, des décennies de construction patiente. Et pourtant la digue fuit de partout.

La réponse des auteurs est d'une simplicité désarmante : il ne manque pas de règles. Il manque une valeur. Le droit, au fond, ne se contente pas d'empiler des normes ; il protège des valeurs cardinales. La liberté. L'égalité. La dignité. Ce sont ces mots-là qui donnent au reste sa cohérence, comme la clef de voûte tient la cathédrale. On ne peut restreindre une liberté qu'au nom d'une autre valeur de même rang. Or au nom de quoi restreint-on aujourd'hui la liberté d'exploiter, de détruire, d'épuiser ? Au nom de « la protection de l'environnement », une formule réglementaire, technique, administrative. Un mot de décor. Personne ne ressent dans son corps la « biodiversité ». La liberté, si. La dignité, si.

Il y a un précédent, et il est écrasant. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, face à des atrocités qui dépassaient l'entendement, une génération a accompli un geste décisif : elle a consacré dans le marbre du droit une valeur jusque-là implicite, la dignité humaine. Non pas pour empêcher magiquement tous les crimes ; la dignité n'a pas arrêté tous les génocides. Mais pour rendre certaines justifications impossibles. Avant, la déshumanisation pouvait s'administrer sous des formulaires. Après, elle a dû se cacher. Le mot a changé le coût moral du monde.

Les auteurs proposent que notre siècle accomplisse le même geste pour la vie : élever l'habitabilité au rang de valeur protégée, à hauteur de la liberté, de l'égalité, de la dignité. La dignité a nommé ce qu'on ne doit jamais faire à un humain. L'habitabilité nommerait ce qu'on ne doit jamais faire à un monde.

La dignité a nommé ce qu’on ne doit jamais faire à un humain. L’habitabilité nomme ce qu’on ne doit jamais faire à un monde.

Baptiste Morizot & Laurent Neyret · Liberté, dignité, habitabilité

IIILe tissu que nous sommes

Il faut maintenant descendre d'un étage, sous le droit, jusqu'à la question que le droit présuppose sans jamais la poser : qu'est-ce qu'un vivant ?

La modernité a répondu avec une netteté redoutable. Descartes voulait que nous devenions « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Dans cette phrase se tient toute une cosmologie : d'un côté un sujet qui pense, de l'autre une matière étendue, passive, disponible. Le monde y est un stock, un décor, un dehors. Et un dehors, cela s'administre, cela s'exploite, cela se gère. Nos mots les plus courants en portent la trace : « environnement », c'est ce qui entoure ; « ressource », c'est ce qui attend d'être pris. Nous n'avons pas seulement pillé le monde, nous l'avons d'abord pensé comme pillable.

Or la science du vivant, patiemment, a démenti Descartes. Un philosophe du siècle dernier, Gilbert Simondon, l'a formulé avec une audace qu'on mesure mal encore : la relation précède les termes qu'elle relie. Il n'y a pas d'abord des individus qui, ensuite, entrent en relation. Il y a des relations dont les individus sont les nœuds provisoires. Le ver de terre ne fait pas la fertilité du sol à lui seul ; c'est le réseau d'échanges entre lui, les bactéries, les champignons, les racines, qui produit un sol vivant. Chaque fil ne tient que par les autres. Protéger des espèces isolées, dit joliment le tract, c'est conserver les instruments et détruire l'orchestre.

Il y a là plus qu'une théorie de la nature. Il y a une théorie de l'être, et elle nous concerne intimement. Car si les relations précèdent les entités, alors je ne suis pas d'abord un moi qui, par surcroît, entretiendrait des liens. Je suis le lieu où des liens se nouent : un souffle qui vient des arbres, une langue qui vient des morts, une pensée qui vient d'un dialogue. Le sujet souverain de Descartes, qui se découvre seul devant son poêle, est une abstraction. Le vivant réel est toujours déjà tenu.

Un autre philosophe, Georges Canguilhem, médecin de formation, ajoute une nuance décisive. Pour lui, être en bonne santé, ce n'est pas seulement fonctionner : c'est pouvoir tomber malade et s'en remettre, c'est traverser des épreuves sans en rester prisonnier, c'est instituer son milieu au lieu de le subir. Il appelle cela « demeurer une origine » : garder la capacité de créer du nouveau. Le pathologique, dès lors, n'est pas un mauvais fonctionnement, c'est un rétrécissement. On continue d'exister, mais on ne vit plus vraiment. On dure. Voilà exactement ce que produit la destruction de l'habitabilité : rarement la mort immédiate, presque toujours la fermeture des possibles. On survit, mais on n'habite plus.

Mes sœurs, je vous demande d'écouter ces deux idées comme on écoute un rituel : non pas comme des thèses, mais comme des instructions. La relation précède les termes. La santé, c'est demeurer une origine. Que faisons-nous d'autre, ici, dans ce temple ?

Quand nous formons la chaîne d'union, nous ne représentons pas symboliquement une fraternité qui existerait ailleurs. Nous rendons visible, pour un instant, l'ontologie même du vivant : des êtres qui ne tiennent que parce qu'ils sont tenus. Chacune est un nœud. Que l'une lâche, et ce n'est pas un maillon qui manque, c'est la chaîne entière qui change de nature. Et quand nous taillons notre pierre, nous ne cherchons pas à devenir parfaites au sens d'achevées. Nous cherchons à demeurer une origine : à rester capables de nous transformer, de répondre à l'épreuve autrement qu'en la subissant, de créer du nouveau à partir de ce qui nous a été donné. Une maçonne qui ne fait plus que durer est une pierre rétrécie. Une loge qui ne fait plus que fonctionner est un orchestre dont on aurait conservé les instruments.

Saint-Exupéry l'avait pressenti, lui qui savait qu'apprivoiser, c'est créer des liens, et qu'on devient responsable pour toujours de ce qu'on a apprivoisé. Ce que Simondon et Canguilhem disent en philosophes, le Petit Prince le dit en enfant : on n'existe vraiment qu'en lien, et le lien oblige. La fraternité n'est pas une jolie idée morale que nous poserions sur le monde. Elle est la structure même du monde. Nous ne faisons que la répéter, chaque tenue, à hauteur de cœur, pour ne pas oublier ce que le siècle a désappris.

IVCe que nous devons au vivant

Il reste une phrase du livre que je veux déposer entre nous, parce qu'elle a la forme d'une pierre bien taillée. Paul Ricœur disait de la dignité : « quelque chose est dû à l'être humain du seul fait qu'il est humain. » Les auteurs la transposent : quelque chose est dû à la vie du seul fait qu'elle est la vie. Car de ce seul fait, elle rend le monde habitable pour toutes les formes de vie, dont la nôtre.

Quelque chose est dû. Voilà peut-être le cœur de tout. Nous vivons dans une dette que nous n'avons pas contractée et que nous ne pourrons jamais solder. Une dette envers les forêts qui fabriquent notre souffle, envers les morts qui ont bâti nos temples, envers celles qui nous ont transmis la lumière et à qui nous ne pouvons la rendre qu'en la transmettant à d'autres. Le profane croit qu'on ne doit que ce qu'on a signé. L'initiée sait qu'on doit d'abord ce qu'on a reçu.

Alors je nous pose la question, à moi la première. Nous qui travaillons à rendre habitable le cœur humain, saurons-nous étendre le chantier ? Notre temple a des colonnes, un pavé, une voûte étoilée. Mais la voûte étoilée n'est pas un décor peint : c'est le ciel réel, au-dessus d'une Terre réelle, tissée de vivants réels qui, en ce moment même, pendant que nous nous taisons, fabriquent l'air de notre prochaine inspiration.

Le siècle dernier a donné un nom à l'inhumain, pour l'interdire. Le nôtre saura-t-il donner un nom à l'invivable, pour l'empêcher ? Et nous, dans nos loges, saurons-nous être cette oasis : non pas le refuge de quelques-unes, mais l'amorce à partir de laquelle la vie construit tout le reste ?

J’ai dit.